DE L’EVIDENTE RELATIVITE DU TEMPS

(Un drame ferroviaire)

Personnages :

Le voyageur : Age indéterminé, silhouette banale, tenue de ville ordinaire. Très à l’aise quoique assez nerveux. Aimable et souriant, mais souvent grinçant dans son discours et toujours inquiétant dans son sourire.

La voyageuse : La quarantaine alerte. Vêtue sans grande coquetterie. Réservée mais aimable. Un peu coincée. N’a pas l’habitude de voyager seule, surtout de nuit. Aime les romans d’amour et la presse du coeur.

Décor : En train - l’intérieur d’un compartiment de voyageurs. Ce « compartiment » est placé au centre de la scène qui devra être assez vaste. Il se compose, face au public, d’une simple banquette à dossier. Derrière celle-ci, un support pour deux ou trois valises et sacs de voyage, l’imperméable de La voyageuse, un journal.

Fond sonore : Au début et à la fin, bruit étouffé et rythmé des boggies tressautant sur les rails.

*

Le fond sonore débute dans le noir. Puis la lumière monte, éclairant la partie « compartiment » de la scène.

Sur la banquette, assis à quelque distance l’un de l’autre, sont installés le voyageur et la voyageuse.

La voyageuse lit, avec un air passionné, les dernières pages d’un petit livre.

Le voyageur, yeux mi-clos, semble sommeiller.

Le fond sonore décroît peu à peu, jusqu’à devenir à peine audible.

La voyageuse referme son petit livre, comme à contrecoeur. L’oeil mouillé, un petit sourire ému sur les lèvres, elle pousse, sans s’en rendre compte, un soupir et demeure rêveuse.

Le voyageur - (semblant toujours sommeiller) Alors ? Vous êtes satisfaite ?

La voyageuse sort de sa rêverie en sursautant. Après avoir jeté un regard autour d’elle, elle observe d’un oeil étonné Le voyageur qui parait toujours dormir.

Le voyageur - (même attitude; approuvant) Satisfaite.

La voyageuse - (étonnée, hésitante) C’est à moi que vous parlez, Monsieur ?

Le voyageur - (ouvrant un oeil) Vous voyez quelqu’un d’autre dans ce compartiment ?

La voyageuse - (toujours surprise) Non... En effet.

Le voyageur - (refermant l’oeil) Alors ? Etes-vous satisfaite ?

La voyageuse - (de plus en plus surprise et hésitante) Je... Je vous demande pardon, Monsieur ?

Le voyageur - (conservant la même attitude endormie) De votre livre ! Etes-vous satisfaite ? Etes-vous heureuse de son dénouement ? Dans les dernières pages, l’héroïne est-elle parvenue à ses fins ?

La voyageuse - (troublée) Je...

Le voyageur - (même attitude) Une blanche araignée aux moeurs sentimentales, bien sûr ! Et l’élu de son coeur s’est retrouvé piégé dans la toile virginale de son habit d’infirmière ! (ouvrant un oeil) Car elle est infirmière, n’est-ce pas ?

La voyageuse - (abasourdie) Je... En effet...

Le voyageur - (de nouveau les yeux clos) Et l’autre, l’amoureux transi... Un charmant chirurgien du même établissement, injustement soupçonné de quelque avortement jusqu’au dernier chapitre, et qui s’en va lui prouver qu’il combat pour la vie en lui cloquant une douzaine de marmots !

La voyageuse - (rougissante, balbutiante) Je... On ne parle pas de ces choses-là, dans ce genre de livre, Monsieur !

Le voyageur - (péremptoire) On a tort ! (ouvrant les yeux et s’étirant comme s’il s’éveillait) La vie est bien différente de ce que laissent entrevoir les romans à l’eau de rose ! (avec un sourire sinistre) D’ailleurs la vie ne sent pas la rose ! La vie pue ! Elle pue horriblement ! Elle pue que c’en est une offense pour les narines de l’homme et pour celles de Dieu, son créateur, qui croyait lui ouvrir les jardins embaumés de l’Eden ! (un temps) N’êtes-vous pas d’accord avec moi ?

La voyageuse - (paniquée) Je...

Le voyageur - Ne trouvez-vous pas que la vie sent mauvais ? Ces effluves de sang et d’humeurs répandues dans vos actualités ? Ces remugles de politique véreuse ? Ces relents de misère reniflés aux quatre coins du monde ? Et la mesquinerie ? La haine ? L’intolérance ? Le réveil nauséeux de la bête immonde ? L’odeur du renfermé ?

La voyageuse - (abasourdie, inquiète) Je... Sans vouloir vous offenser, je crois que je vais lire encore un peu.

Elle se lève pour ranger son livre sur le support à bagages. Elle y cueille un magazine à sensations.

Un temps.

Le voyageur l’observe avec un petit sourire.

Le voyageur - (glissant vers elle, sur la banquette, pour mieux lire par dessus son épaule) Vous verrez qu’il ne l’épousera pas !

La voyageuse - (surprise) Pardon ?

Le voyageur - (désignant le magazine) La petite princesse, il ne l’épousera pas ! Les hommes sont tous des salauds, et les champions de pédalo en particulier !

La voyageuse relève son journal après avoir laissé entrevoir une impatience outrée.

Le voyageur - (comme si de rien n’était) D’ailleurs le prince s’y opposera sûrement ! Je me suis laissé dire qu’il avait des actions dans une fabrique de planches à voile. Et puis, un homme de sa condition ne peut laisser sa fille dénaturer l’arbre généalogique d’une famille aussi prestigieuse par ce mariage avec un rustre, velu et tout en muscles, que l’on verrait plutôt sur un bananier !

La voyageuse, contenant une irritation visible, tourne brusquement la page qu’elle était en train de lire et se plonge obstinément dans un nouvel article.

Un temps. Le voyageur revient à la charge.

Le voyageur - A votre place, je ne me laisserais pas abuser. Cette chanteuse libanaise était déjà sur le retour avant de se lancer dans les régimes d’amaigrissement. Et, puis franchement ! Comment peut-on espérer perdre du poids, sans nuire à sa santé, en mâchant uniquement des fanes de radis et des os de lapin !

La voyageuse tourne les pages du magazine avec une irritation manifeste. Puis elle se bloque dans l’angle de la banquette, afin de ne lui laisser voir que la dernière page.

Le voyageur - (penché vers le magazine; revenant à la charge) Ah ah ! J’espère que vous n’êtes pas verseau ! Ni même sagittaire ! Votre époux pourrait bien tirer profit de votre petite absence pour s’en aller vous faire des infidélités ! (un temps) Si vous êtes cancer, pire encore : Je doute que vous voyiez la fin de ce voyage !

La voyageuse - (repliant avec exaspération son magazine) Je suis du signe du cancer, Monsieur, et...

Elle s’interrompt brusquement. Un mélange d’irritation, de stupeur, d’effroi, se lit sur son visage. Puis elle se lève et se tourne vers ses bagages qu’elle commence à rassembler.

Le voyageur - Allons, ne soyez pas froissée ! Je disais cela pour plaisanter ! Allons, quoi ? Vous n’allez pas me dire qu’une femme de votre âge... Quel âge avez-vous, hein ? Trente-cinq ? Quarante ans ? Un peu plus ?

La voyageuse, outragée, dépose avec brusquerie ses bagages sur la banquette.

Le voyageur - Une femme comme vous... Bonne mère de famille, je suppose... Avec un époux respectueux... Un chien, des enfants, des amis... Peut-être un joli métier... Qu’une femme comme vous peut sincèrement prêter crédit aux fariboles d’un tel torchon !

La voyageuse - (prenant le chemin de la sortie avec ses bagages; se dominant à grand peine) Excusez-moi, Monsieur, mais je préfère aller voir dans un autre compartiment s’il y a de la place !

Le voyageur - (tranquillement) Si j’étais vous, je n’en ferais rien.

La voyageuse - (sa faufilant devant lui) Excusez-moi.

Le voyageur - Je n’essaierais même pas. Il est prés de minuit et la plupart des voyageurs viennent tout juste de s’endormir. Quant à ceux qui ne dorment pas, et qui se sont installés à leur aise dans l’espoir d’y parvenir sous peu, je ne suis pas certain qu’ils feront un effort pour vous laisser de la place.

La voyageuse se fige à la sortie du compartiment. L’hésitation et le désarroi, qui se lisent sur son visage, semblent prouver que les propos du Voyageur ont porté.

La voyageuse - (se tournant vers lui) Je... Je crois que je vais aller me rasseoir... (se re-faufilant devant lui) Excusez-moi... (hésitant avant de ranger ses bagages sur le support) Si cela ne vous fait rien, Monsieur... Je préfèrerais que nous en restions là, pour cette discussion... Je crois que je vais essayer de dormir.

Le voyageur - (amusé) Comme il vous plaira. Mais je crois que vous n’y parviendrez pas. (il observe la femme qui finit de ranger ses bagages) Il y a des gens que le train berce, d’autres qu’il porte à cogiter. Malgré tout, malgré les apparences, je suis certain que vous faites partie de cette seconde catégorie.

La voyageuse - (pincée) Peut-être bien, Monsieur. Mais pas ce soir ! (Elle ferme les yeux, faisant mine de vouloir dormir)

Le voyageur - (d’un ton rêveur) Comme c’est dommage. Moi, le train me fait toujours penser. (observant La voyageuse) Je suis sûr que vous vous apprêtez à faire des cauchemars. Tout cela pour échapper à la considération, somme toute naturelle, d’un compagnon de voyage !

La voyageuse - (ouvrant les yeux; avec un soupir résigné) C’est que, Monsieur, je... je ne veux pas vous offenser, mais... On ne sait jamais avec qui on voyage, justement ! (elle ferme de nouveau les yeux)

Le voyageur - Et alors ? Que craignez-vous ? Le train est statistiquement le moyen de transport le plus sûr qui existe actuellement !

La voyageuse - (rouvrant les yeux; acceptant le débat, cette fois) Au point de vue des accidents, peut-être, Monsieur ! Mais en ce qui concerne... (elle hésite)

Le voyageur - (satisfait et un peu moqueur) Mmmm ?

La voyageuse - En ce qui concerne les agressions, ce n’est pas certain !

Le voyageur - Je n’ai pas cette impression, voyez-vous. Le train est un univers à part dans lequel tout peut arriver, bien sûr, mais où rien ne peut se produire.

La voyageuse - Je... Sans doute n’avez-vous jamais entendu parler des drames qui se sont produits, autrefois, sur cette ligne ! De cet étrangleur qui, à plusieurs reprises, dans ce train, a assassiné d’innocentes jeunes filles !

Le voyageur - (négligemment) Si... Je crois me souvenir. Mais cela remonte à loin, n’est-ce pas ? Ce maniaque croupit en prison depuis pas mal d’années, il me semble ?

La voyageuse - (passionnée et quelque peu frissonnante) Depuis plus de dix ans, heureusement !

Le voyageur - (désinvolte) Ah !

La voyageuse - Il n’empêche ! Ses crimes étaient si horribles, et il les a commis avec une telle application, une telle froideur, une telle cruauté ! que, bien que je sache qu’on l’ait mis en prison pour la vie, l’idée de voyager dans ce train me bouleverse à chaque fois !

Le voyageur - (même jeu) Ah ah !

La voyageuse - Surtout de nuit, vous pensez ! Et jamais, croyez-moi, je ne me serais résolue à prendre le train de ce soir, si une chère parente, ma pauvre Grand-Maman, pour tout vous dire, subitement souffrante, n’avait réclamé ma présence à son chevet !

 Le voyageur - (vaguement ironique) Ah ah ?

La voyageuse - (un peu piquée au vif) Un véritable monstre, Monsieur ! A ce que j’ai lu dans les journaux, il parvenait à chaque fois, et sans qu’on n’ait jamais su comment, à entraîner ses victimes jusque dans les soufflets du train !

Le voyageur - (même jeu) Les soufflets ?

La voyageuse - Et là, profitant du bruit et du caractère inconfortable d’un endroit si propice à l’isolement, il... Oh, mon dieu, c’est abominable ! Il leur serrait le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive !

Le voyageur - (affectant une terreur exagérée) C’est affreux ! Vous me faites peur, chère Madame !

La voyageuse - (après l’avoir considéré; souriante) Oh, Monsieur ! Ne me faites pas croire... Tout à l’heure, c’était vous, je dois l’avouer, qui me faisiez un peu peur. Et, maintenant...

Le voyageur - (affectant l’innocence) Moi ? Je vous faisais un peu peur ? Mais pourquoi ? (chassant d’un geste désinvolte sa question) Peu importe ! Je suis ravi que nous soyons devenus bons amis !

La voyageuse - (un peu gênée) Oh...

Le voyageur - Si, si ! Bons amis ! Pourquoi pas ? C’est la première des étranges facultés du transport ferroviaire que de pouvoir faire en sorte que des individus, qui n’ont rien en commun, dont les destins ne se sont probablement jamais croisés, se trouvent à emprunter un même petit bout de chemin d’existence, sur des rails parallèles qui, par définition, eux, ne se croisent jamais !

La voyageuse - (un peu ébranlée) Peut-être, oui...

Le voyageur - N’est-ce pas ? La magie du chemin de fer! Qui convient si bien à l’homme moderne, surmené, malmené, avançant sous le poids des soucis, de la routine et des espoirs déçus, et qui va s’asseoir un instant dans le coin effacé d’un endroit rectiligne où il n’a rien d’autre à faire que se laisser porter !

La voyageuse - (subjuguée) Vous avez raison !

Le voyageur - Alors... Cette intimité singulière qui, peu à peu, se noue...

La voyageuse - (un peu hébétée) Oui...

Le voyageur - Qui se tisse, forcément...

La voyageuse - Oui...

Le voyageur - Qui se trame, en douceur...

La voyageuse - Oui...

Le voyageur - Bien sûr, tout cela n’est jamais qu’un agréable intermède, il le sait ! L’homme moderne le sait! Une douce impression qui s’estompera à la fin du voyage, un simple engourdissement de l’âme qui s’impose au rythme hypnotisant des poteaux électriques défilant derrière les vitres... (doucement; sur un rythme de boggie) Un poteau ! Un poteau ! Un poteau ! (normalement) Mais ce qu’il apprécie alors c’est justement cette illusion sereine et consciente qu’entretiennent encore les pulsations des boggies cheminant jusque dans ses veines, les chuintements des parties vives de la voiture, ses rudes et impérieux déhanchements, et de laquelle il aime à se bercer !

La voyageuse - (comme hypnotisée; sur un rythme de boggie) Un poteau ! Un poteau ! Un poteau !

Le voyageur - Et ces images saccadées, encore ! Ce paysage tressautant qui endort la rétine, ouvrant d’autres horizons !

La voyageuse - (de plus en plus hypnotisée) Un poteau ! Un poteau ! Une vache ! Un poteau ! Un poteau ! Une vache !

Le voyageur - (faisant claquer ses doigts) Tout cela est magique, n’est-ce pas ? Terriblement tragique aussi ! (avec emphase) Ô chant vibrant du wagon qui m’étreint!

La voyageuse - (à son tour, inspirée) Ô cri mourant de la vache qui m’émeut !

Le voyageur - (sur un rythme de boggie) Qui m’étreint ! Qui m’étreint !

La voyageuse - (même jeu) Qui m’émeut! Qui m’émeut!

Le voyageur - (plus fort) Qui m’étreint ! Qui m’étreint!

La voyageuse - (même jeu) Qui m’émeut ! Qui m’émeut!

Le voyageur - (encore plus fort) Qui m’étreint ! Qui m’étreint !

La voyageuse - (frénétique) Qui m’émeut! Qui m’émeut!

Le voyageur - (claironnant) Tchou ! Tchou ! (riant de l’air hébété de La voyageuse) Ah ah ah !

La voyageuse - (rouge de confusion) Oh, Monsieur... Je... J’ai un peu honte. Je crois que je me suis laissée emporter par ce... par cet effet magique dont vous avez parlé...

Le voyageur - A la bonne heure ! J’avais bien cru déceler en vous certaines dispositions à apprécier l’instant !

La voyageuse - Vous croyez ? Jamais, je n’aurais pensé... Jamais, je n’aurais cru... Ma vie, voyez-vous...

Le voyageur - Bah ! Votre vie ! Entre un mari ventru et une grand-mère gâteuse ! Sans oublier les ignobles marmots qui attendent que vous ayez le dos tourné pour piquer dans le porte-monnaie !

La voyageuse - (ébranlée) Eh bien...

Le voyageur - Vous appelez ça la vie ? Et d’abord, qu’est-ce donc que « la vie » ? Une fois seulement, dans votre « vie », vous êtes-vous posé la question ?

La voyageuse - A vrai dire...

Le voyageur - La vraie question ! Celle qui consiste à se demander quelle est notre place, notre place réelle au sein de l’univers ! (interrompant La voyageuse qui s’apprête à répondre) Ecoutez ! (un temps, il tend l’oreille; puis avec un rapide decrescendo) Driiiiiiiing...

La voyageuse le regarde d’un air ébahi.

Le voyageur - (l’oeil fiévreux) Qu’était-ce donc, d’après vous ?

La voyageuse - Mais.... La sonnerie d’un passage à niveau !

Le voyageur - C’est la vie, chère Madame ! Cette vie, la vôtre, la mienne ! Qui se signale en mourant, à peine elle jaillit ! La sonnette fugace d’une éphémère urgence, et qu’efface le temps !

La voyageuse - (ébranlée) Vous... croyez ?

Le voyageur - Ecoutez !

La voyageuse - (un peu hébétée; sur un decrescendo plaintif) Driiiiiiiiiiiiiiing...

Le voyageur - Le vague écho, encore, d’une vie déjà morte !

La voyageuse - (hagarde) Il y a beaucoup de passages à niveaux, par ici... Nous traversons une ville. Peut-être Montauban.

Le voyageur - Parfois l’homme qui se pose des questions se réveille au plus noir de son sommeil, et le son grêle et dérisoire de son fugitif passage tinte à son esprit ainsi qu’aux oreilles du simple voyageur : Une plainte irréelle au milieu de la nuit !

La voyageuse - Driiiiiiiiiiiiiiiiiiing !

Le voyageur - Ainsi est l’existence ! Ainsi est la vie ! Cette sonnerie mourante qui vous empoigne, ce passage à niveau pathétique n’est rien qu’hypothétique au regard de ce train ! De cet univers en mouvement, cet univers vibrant, roulant, inexorable, qui mène seul dans sa course la vraie réalité ! Et qui porte en lui-même, d’un bout à l’autre du convoi, ces pauvres certitudes sur lesquelles vous misez : Le passé, le présent et l’avenir !

La voyageuse - (incrédule) Passé, présent, avenir...

Le voyageur - (l’oeil brillant; prenant La voyageuse par le bras pour l’entraîner derrière lui) Vous n’êtes pas d’accord? Suivez-moi !

La voyageuse - (hésitante) Mais...

Le voyageur - Allons ! De quoi avez-vous peur ?

La voyageuse - Eh bien...

Le voyageur - (l’emmenant vers la « sortie » du « compartiment ») « L’étrangleur des soufflets » est toujours en prison, que je sache !

La voyageuse - (frissonnant) Depuis plus de dix ans, heureusement !

Le voyageur - (l’attirant dans le « couloir ») Parfait ! Nous serons donc tranquilles pour évoquer ce que je serais tenté d’appeler, comme un certain Einstein, la relativité du temps et de l’espace !

La voyageuse - (hébétée) La relativité du temps et... de l’espace ?

Le voyageur - Car tout est relatif, chère Madame ! Et ces signaux de voirie, dont nous venons de parler, n’ont relativement pas plus de réalité pour nous, si l’on réfléchit bien, que n’en a cet univers roulant, ce train où nous marchons, pour le garde-barrière ! Suivez-moi !

La voyageuse - (indécise) Vous suivre où ?

Le voyageur - (commençant à marcher dans le « couloir ») Aux extrêmes du temps ! (il s’arrête) Vous ne me croyez pas, bien sûr !

La voyageuse - (dépassée) Eh bien...

Le voyageur - Confortablement installée sur la banquette en faux cuir de votre compartiment, à écouter glisser, telles de futiles pensées, le monde immobile, vous êtes des plus reconnaissantes à La Société des Chemins de Fer de vous conduire à l’heure à votre destination ?

La voyageuse - (avec hébétude) La Société des Chemins de Fer est toujours à l’heure.

Le voyageur - Et ce futur certain, sur lequel vous postulez, vous l’atteindrez à temps, n’est-ce pas ?

La voyageuse - (même jeu) Si... Si je ne me suis pas trompée dans les correspondances...

Le voyageur - Mais ce futur, chère Madame, ne sera plus qu’une vue du passé ! Car c’est seulement au présent que vous l’aurez atteint !

La voyageuse - Au présent...

Le voyageur - Ainsi est la navrante réalité des choses ! Quel que soit le point de l’avenir que nous visons, la longueur du projet que nous voulons bâtir sur lui, la distance qui nous sépare de sa réalisation, l’instant présent seul nous verra à pied d’oeuvre ! (s’éloignant de La voyageuse) Tel est le constat étroit de notre condition réductrice qui se moque des postulats ! Nous restons à jamais bloqués, entre futur et passé, entre hypothèse et doute, dans l’ornière gluante de ce que l’on nomme présent !

La voyageuse - (hagarde) Je... J’avais bien remarqué... Mais je ne m’étais pas rendu compte...

Le voyageur - Ainsi, suivez-moi bien ! (il lui fait signe de le suivre) Et considérez ce train comme une double parabole : Parabole dans l’espace et parabole dans le temps ! Son extrémité frontale, de même que son extrémité caudale, pour parler ainsi de la locomotive de tête et du fourgon de queue, sont situées à distance quasi égale de notre compartiment...

La voyageuse - (marchant derrière lui, comme un automate) Je choisis toujours le milieu du train... A côté du wagon restaurant.

Le voyageur - (la précédant de quelques pas) Mais avez-vous bien réfléchi qu’au moment même où nous parlons, en cet instant présent, déjà, la voiture de tête traverse un lieu futur que nous mettrons quelque temps à atteindre, et que la voiture de queue, après nous, franchira à son tour ?

La voyageuse - Je... J’avais bien remarqué... Mais je ne m’étais pas rendu compte...

Le voyageur - Avez-vous donc réfléchi que, par conséquent, chacun de ces deux points, équidistants de nous, se trouve actuellement placé à une extrémité du temps? En l’un de ces deux fondements qui vous sont, croyez-vous, inaccessibles : le passé et l’avenir ?

La voyageuse - (marchant toujours, mais chancelant) Le passé et l’avenir ?

Le voyageur - (marchant toujours) Que nous nous contentons seulement, parce que nous ne nous déplaçons pas, du centre présent d’une vulgaire parabole tressautante, possédant, aux deux bouts, les limites extrêmes de tout un univers ! (ralentissant) Et qu’il suffirait d’aller à leur rencontre en parcourant le train, pour y accéder à notre tour ! (se figeant) Non, cela n’est pas une vue de l’esprit, chère Madame ! Dans cet autre univers extérieur, dont nous venons de démontrer la relative inexistence, rien de cela ne serait possible.... Mais ici !

La voyageuse - (se figeant, elle aussi; angoissée) Ici ?

Le voyageur - Cette sensation qu’a chacun, dans un couloir de train, de devancer le temps en marchant dans le sens de la course, et de remonter le passé en allant contre-sens, n’est pas une sensation !

La voyageuse - (avec une sorte de vertige) Je.... J’avais bien pas remarqué, mais...

Le voyageur - Et nous venons de devancer le temps, chère Madame ! Laissant notre compartiment dans sa dimension restreinte d’un présent maintenant éloigné !

Un temps. Tous deux demeurent figés. Le « compartiment » n’est plus éclairé derrière eux.

La voyageuse - (elle pousse un petit cri) Mon dieu ! Combien d’années venons-nous d’avancer vers l’avenir?

Le voyageur - Une petite année, à peine...

La voyageuse - (effondrée) C’est affreux ! Grand-Maman ! Grand-Maman vient de mourir ! Elle a succombé à des complications ! Sa grippe mal soignée ! Et moi qui ne suis même pas encore à son chevet !

Le voyageur - (la tirant par le bras) Allons ! Chacun doit bien mourir un jour ! Venez, continuons !

La voyageuse, hagarde, le suit d’un pas mécanique.

Le voyageur - Et ne prêtez pas attention aux rares voyageurs qui croient nous voir passer. A peine sommes-nous des ombres. De vagues apparitions fuyant la dimension du temps. Ainsi sont les fantômes !

La voyageuse - (se figeant; avec un cri d’effroi) Mon dieu! A combien sommes-nous dans le futur, maintenant?

Le voyageur - Cinq ou six ans, pourquoi ?

La voyageuse - (effondrée) Mon mari ! C’est terrible ! Il vient de mourir ! La prostate, on dirait ! Comme il a dû souffrir ! Tout maigrichon, qu’il s’est fait ! Lui qui était si charnu ! C’est affreux ! Roger ! Roger !

Le voyageur - (l’entraînant encore) Venez ! Nous n’y pouvons rien ! Allons, venez !

La voyageuse - (traînant la patte; faiblement) Roger ! Roger !

Le voyageur - (comme satisfait; inquiétant) Bientôt le bout du couloir ! Et la première passerelle vibrante sur une section du temps !

La voyageuse - (se figeant; bouleversée) Mon dieu ! Où sommes-nous, dans le futur ?

Le voyageur - (impatienté) Guère plus loin ! Vous traînez!

La voyageuse - Mes enfants !

Le voyageur - Quoi ? Ils sont morts, eux aussi ?

La voyageuse - Non ! Ils se disputent la succession ! La maison ! Nos meubles ! Nos bibelots ! C’est terrible ! Mais alors... (pétrifiée d’effroi) Mais alors, c’est donc que je suis morte, moi aussi !

Le voyageur - (essayant de l’entraîner plus loin) Allons, allons !

La voyageuse - (effrayée) Je suis morte ! Morte ! Et je ne m’en étais même pas aperçue !

Le voyageur - (nerveux) C’est bien cela qui est terrible, quand on est mort, c’est qu’on ne le sait pas.

La voyageuse - (paniquée) Je veux retrouver le présent! Je veux retrouver le présent !

Le voyageur - (l’empoignant fermement; regardant, inquiet, autour de lui) Allons ! Allons !

La voyageuse - (au bord de l’hystérie) Grand-Maman ! Roger ! Jérôme ! Philippe ! Sophie ! Je veux retrouver le présent !

Le voyageur - (apaisant) Allons, calmez-vous ! Nous allons revenir en arrière !

La voyageuse - (se calmant un peu) C’est possible ?

Le voyageur - Tout est possible ! Il suffit de le vouloir ! Et même...

La voyageuse - (pleine d’espoir) Même ?

Le voyageur - Je vais vous indiquer un moyen plus rapide pour remonter le temps !

La voyageuse - (pressante) Oui, oui ! Plus rapide !

Le voyageur - Un petit bond en arrière. Un seul petit bond. Mais qui suffira, pendant que vous serez en l’air, pour que l’espace et le temps, emportés par ce train, défilent sous vos pieds !

La voyageuse - Oui ! Oui !

Le voyageur - Parfait ! Tout va rentrer dans l’ordre ! Etes-vous prête ?

La voyageuse - Oui ! Oui !

Le voyageur - Avez-vous pris votre élan ?

La voyageuse - (pliant sur ses jambes, pour prendre son élan) Oui ! Oui !

Le voyageur - (l’aidant à bondir) Alors... Sautez !

La voyageuse fait un grand bond en arrière.

Elle dépasse largement le « compartiment ». Chancelante, elle finit par s’arrêter au bout du « couloir ».

Le voyageur - (l’appelant comme de loin) Ohé ! M’entendez-vous ? M’entendez-vous, spectre d’antan ?

La voyageuse - (hébétée) Je... Je vous entends.

Le voyageur - (marchant vers elle; comme s’il ne la voyait pas) Où êtes-vous ?

La voyageuse - Je... Je crois que j’ai pris trop d’élan. Je... J’ai atterri dans les soufflets.

Le voyageur - (s’approchant encore) Dans les soufflets? Alors, vous êtes dans le passé.

La voyageuse - (un peu inquiète) Dans le passé ?

Le voyageur - (prés d’elle) Dans le passé !

La voyageuse - (balbutiante) Combien... Combien d’années, dans le passé ?

Le voyageur - Je dirais... quinze ans.

La voyageuse - (ébranlée) Quinze ans ? Alors... Grand-Maman est encore jeune. Mes enfants ne sont pas nés. Robert ne m’a toujours pas rencontrée... Je ne suis même pas mariée !

Le voyageur - (la saisissant doucement aux épaules, comme s’il voulait l’embrasser) Même pas mariée.

La voyageuse - (se méprenant; minaudant) Oh, Monsieur... Avec quinze ans de moins, je suis encore une jeune fille.

Le voyageur - (remontant ses mains sur le cou de la femme) Et moi, chère jeune fille, avec quinze ans de moins, je ne suis pas encore en prison.

Il commence à l’étrangler. Elle pousse un petit cri mourant, tandis qu’elle s’effondre.

Le fond sonore augmente rapidement de volume.

RIDEAU

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Dernière mise à jour de cette rubrique le 07/01/2007

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